Le commencement

Trouver la bonne pièce. Une pièce qui correspond à la vision partagée de ce que doit être l’Entracte. Alors là; voilà un défi. Une fois la pièce trouvée – triomphant sur de nombreuses autres oeuvres lues, considérées et rejetées – on en constate un deuxième: il faut y rajouter sa patte, donner du relief, développer des personnages, apporter des modifications pour que l’oeuvre soit parfaitement adaptée aux singularités de la troupe.

Ardèle ou la Marguerite de Jean Anouilh a séduit nos metteurs en scène pour sa façon de marier brillamment le comique le plus grotesque au tragique le plus splendide. En même temps, elle leur donne l’opportunité d’accentuer l’effet choral de la pièce – une de ses astuces cachées. Il leur est apparu intéressant d’amplifier les personnages secondaires, ceux-ci révélant un potentiel théâtral extraordinaire. A partir d’un travail d’improvisation avec les comédiens, ils ont fixé des nouvelles scènes qui contribuent à les faire évoluer en personnages de premier ordre.

La pluralité des paroles correspond bien aux différentes niveaux de lectures qu’offre la pièce : un grand potentiel comique se dégage d’une situation a priori plus profonde et plus tragique. Cette pièce questionne l’amour dans les rapports sociaux : il est omniprésent et multiforme et semble entraîner tout ce qui se trouve sur son passage vers une fin tragique.

Dans Ardèle, l’accès à l’amour est compliqué : le ridicule, le scandale, le mariage constituent une série d’obstacles. Tous les personnages sont seuls et ils cherchent dans l’autre l’amour qu’ils n’arrivent pas à se donner à eux-mêmes. Le sujet principal de la pièce n’est finalement que l’amour de soi. Pour traduire ceci, les metteurs en scène ont pensé un plateau où les personnages sont eux-mêmes les initiateurs de leur propre perdition.

En multipliant peu à peu les voix et les gestes qui se répondent sans s’écouter, se couvrent dans une cacophonie croissante, la scène se transforme peu à peu en champ de bataille. La géniale modernité de cette pièce réside en ce qu’il ne s’agit en rien d’un jeu de dupes : tout le monde est au courant de tout, mais personne ne dit rien et préfère jouer une odieuse comédie afin de sauver les quelques miettes d’apparences restantes d’une bourgeoisie en plein déclin.

En définitive, Ardèle ou la Marguerite permet à l’Entracte, grâce au verbe prodigieux de Jean Anouilh, de s’exprimer en accord avec le constat d’Ionesco: «Je n’ai jamais compris, pour ma part, la différence que l’on fait entre tragique et comique. Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me paraît plus désespérant que le tragique.»

L’Entracte présentera Ardèle ou la Marguerite au courant du mois de janvier.

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